Victor Navlet 1819 - 1886
Victor, l’aîné d’une fratrie de 15 enfants, est appelé à suivre sagement la voie de vannier comme son père, Jean-Baptiste. Mais celui-ci, devenu entre-temps professeur de dessin à Châlons-sur-Marne, lui enseigne les formes, les volumes et les perspectives. C'est dans ces dernières que Victor excelle. Son approche scientifique et sa recherche de l'exactitude lui permettent d'abord de devenir lithographe dès 1840.
Quatre ans plus tard, Victor s'établit à Paris, étudie aux Beaux-Arts et expose au Salon dès 1848. Sa détermination à représenter mathématiquement l'espace nourrit son désir d'œuvres immenses. Ainsi, dès 1852, il se lance dans des vues de la capitale depuis les tours de Notre-Dame, les terrasses de l'Observatoire et les toits du Louvre, alors les plus hauts sommets de Paris. Son esprit rationnel lui donne la matière pour concevoir, en 1853, une vue aérienne par la seule application des calculs de perspective — cinq ans avant que Nadar n'exécute, depuis un ballon, la première photographie aérienne de l'histoire¹.
Son œuvre maîtresse, Vue générale de Paris prise de l'Observatoire en ballon, est achetée par le gouvernement de Napoléon III en 1855. Restaurée et exposée au musée d’Orsay, cette toile monumentale (4 mètres de haut sur 7,10 mètres de large) donne à voir Paris avant les grands travaux d'Haussmann. La luminosité et la couleur de cette huile spectaculaire signent la spécialisation de Victor : la transmission méticuleuse de l'espace. À l'image d'un œil dans un objectif.
À cette époque, l'invention de la photographie commence à empiéter sur le territoire des peintres. Victor y est sensible. Il capture ses thèmes sur le vif, dans leur lumière naturelle, sans recourir à son atelier. Il reproduit au scalpel le moindre détail : les volutes de poussière, l'ombre d'une lueur au soleil couchant, comme en 1868 dans La Chaire de Saint-Pierre de Rome.
En 1869, alors que la première photographie couleur réussit, Victor peaufine son génie pour l'architecture intérieure avec l'Entrée des appartements du Pape (1874). C'est un hommage à son père, décédé un an plus tôt, qui lui enseigna les perspectives linéaires. Ici, Victor concentre son œil — et le nôtre — sur la lumière du fond de couloir aveuglante d'une après-midi romaine suffocante. Certains y verront la symbolique d'un passage terrestre vers une lumière divine. Pourtant, dans l'intimité Victor est un républicain anticlérical. Les représentants de Dieu qui conditionnent la vie publique l'agacent fortement, lui, le cartésien épris de liberté. Cela ne l'empêche pas d'entretenir des échanges passionnants avec des hommes d'Église ouverts et des dévotes tolérantes. Une surtout : son élève.
La vie de Victor est marquée par ses séjours répétés à Rome, où il trouve le décorum qui plaît aux critiques. Il obtient les rares et précieux privilèges d'accéder aux secrets du Saint-Siège pour y peindre la Chapelle Sixtine, la Bibliothèque ou la Salle de la Signature. S'il apprécie la reconnaissance et les commandes officielles de l'État français, la flagornerie pour y accéder n'est pas son domaine. C'est un homme lucide, plein d'humour, peu familier des mondanités. Son énergie à fixer les monuments le distingue des romantiques de son siècle. Il cherche à capturer la beauté de l'instant tel qu'il est, sans l'interpréter ni y distiller ses émotions personnelles.
Son héritage artistique reste le témoignage vivant d’un siècle en pleine transformation alors que Paris s'urbanise, que l'État se laïcise graduellement et que la liberté de la presse prend son essor. Cet esprit avant-gardiste ne se limite pas à ses pinceaux, il guide aussi son quotidien. Victor pratique ainsi la colocation. D'abord avec le peintre Gérôme, puis chez le marchand d'art Albert Goupil. Il revient souvent à Châlons soutenir financièrement son père, avant de repartir contempler Rome ou de séjourner chez son frère Joseph à Paris.
Les liens qui unissent Victor et Joseph sont riches d'affection et de complicité. Leur admiration mutuelle les conduit à s'entraider pour se libérer des injonctions paternelles. À l'hiver 1886, Victor meurt subitement sur le parvis de Notre-Dame de Paris. Profondément affecté, Joseph terminera Salle des Conférences à la Chambre des Députés, la toile commencée par son frère. À ce jour, elle reste la seule œuvre connue à quatre mains des frères Navlet à être exposée au public — une seconde toile partageant cette histoire unique étant quant à elle préservée dans une collection privée.

Entrée des appartements du Pape (1874) Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Châlons-en-Champagne.
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¹ Source : Jean-Paul Barbier, chercheur et historien du patrimoine marnais - Président de la Société des Amis des Musées de Châlons-en-Champagne, Président de l'association internationale Nicolas Appert - Victor et Joseph Navlet, peintres châlonnais du XIXe siècle - 2009