1832 - 1915
Treize ans après Victor et onze ans après Joseph, Gustave naît à Châlons-sur-Marne. À son tour, il subit l’enseignement rigoureux de l'omniprésent Jean-Baptiste. Pour aider à nourrir ses quatorze frères et sœurs, il apprend le métier de vannier-emballeur au domaine Jacquesson. Le jeune homme a pourtant d'autres ambitions. Entre deux tressages d'osier, il sculpte de petites figurines qui retiennent l'attention. Encouragé par ses patrons qui décèlent son potentiel, Gustave saute le pas et s'installe à Paris en 1853 afin de rejoindre ses frères aînés.
De retour en Champagne, c’est dans les profondeur des caves de la maison Jacquesson qu'il trouve sa véritable voie. Il y découvre le plaisir de tailler la craie, cette roche calcaire tendre sous laquelle vieillissent les grands vins de la région. Obligé de revenir un temps à Châlons pour se marier et assainir ses finances, il reprend son travail de vannier tout en continuant à sculpter dans l'ombre. Lorsqu'il remporte une bourse de la ville lors d’un concours régional, le destin bascule à nouveau. Il repart pour Paris, devient l’élève du célèbre statuaire Jean-Marie Bonnassieux entre 1863 et 1870, et assure son quotidien par un emploi à la Compagnie du gaz de la Villette, où son petit frère Jules a réussi à le faire engager.

Profondément attaché à sa terre natale, Gustave est rappelé à Reims en 1880 par un homme d'affaires visionnaire, Eugène Mercier. Ce dernier lui confie un projet colossal, celui de sculpter une série de bas et hauts-reliefs directement dans la roche des caves pour transformer ses galeries en une attraction artistique sans précédent. Au même moment, sous la craie rémoise, Madame Pommery, redoutable entrepreneure et fine amatrice d'art, comprend elle aussi le pouvoir de la culture pour valoriser sa marque. Elle ambitionne de métamorphoser ses crayères gallo-romaines en un écrin unique. C'est tout naturellement vers l'enfant du pays qu'elle se tourne pour sculpter ses propres galeries, notamment la spectaculaire galerie de Pékin.
Travaillant dans des conditions extrêmes, suspendu dans des espaces sombres à la seule lueur des bougies et des brûleurs à gaz, Gustave réalise des œuvres monumentales. Ces hauts-reliefs, véritables défis aux lois de la proportion, atteignent jusqu'à six mètres de hauteur et quinze mètres de long, soit la taille d’un immeuble gravée dans les entrailles de la Terre. Chez Mercier, il signe ainsi quatorze bas-reliefs totalisant près de 238 m² de sculpture⁴, un travail titanesque aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Dans cette joute de marketing entre propriétaires viticoles, le talent publicitaire d’Eugène Mercier se manifeste une fois de plus lorsqu’il décide de faire sculpter le plus grand foudre en bois du monde. Le défi enflamme l'orgueil de Gustave, qui écrit alors à son ami Charles Gillet :
"...je m'engageais à exécuter un travail relativement très important pour l'exposition de Monsieur Mercier [...] Il faut dire que mon amour propre est sérieusement engagé. J'entreprendrai un bas-relief de 5m 20 de diamètre que je vais modeler dans le cellier et sur le foudre même que Monsieur Mercier doit exposer dans son pavillon de dégustation près la tour Eiffel au Champs de Mars.[...] ce que je vais faire là n'est pas un travail ordinaire [...] et je vais donner une preuve de courage, mais j'ose pourtant espérer que c'en sera une aussi de talent." Reims, le 8 juillet 1888⁵.
Présenté lors de l'Exposition Universelle de 1889, ce foudre monumental décroche la deuxième place des attractions les plus populaires, juste derrière une certaine tour Eiffel.
Pourtant, malgré ce génie et ces triomphes publics, l'histoire se termine dans l'obscurité.En 1915, terrassé par la cécité — sans doute causée par ces décennies à forcer ses yeux dans la pénombre des carrières, à la seule lueur vacillante des bougies et sous les vapeurs des brûleurs à gaz —, Gustave meurt seul et sans ressources, recueilli par les Sœurs de la Charité.
⁴ Source : Eugène Mercier, fondateur de la maison de champagne, a acheté en 1869 une colline près d'une construction isolée appelée Château de Pékin. Il y fait creuser une longue galerie souterraine pour relier ses caves à ce site. Cette galerie, qui mesure environ 1,2 km, a été baptisée « Galerie de Pékin » en référence à ce lieu-dit et à la proximité du château - Photo foudre Champagne Mercier. ⁵ Source : Archives familiales de l'Institut Navlet / Collection Aliette.